
Neuropodes : quand l'intestin parle au cerveau à la milliseconde
On a longtemps cru que l'intestin parlait au cerveau uniquement par les hormones, c'est-à-dire des messagers chimiques qui voyagent dans le sang et mettent plusieurs minutes à arriver. Depuis 2015, on sait qu'il existe une seconde ligne, beaucoup plus rapide : des cellules sensorielles, les , branchées directement sur le , qui transmettent l'information en cent millisecondes. Aussi vite que la vue ou l'ouïe.
Deux vitesses. L'hormone en minutes. Le neuropode en millisecondes.

La voie classique est chimique. Une détecte un nutriment et libère une hormone (, , ) dans le sang. Comme une lettre postée, le message met plusieurs minutes à arriver, puis influence la satiété, l'insuline ou le transit.
La voie neuropodale, elle, est électrique. Le neuropode a un long prolongement qui vient toucher une fibre du nerf vague, exactement comme deux neurones du cerveau qui se parlent. Il libère du (un signal nerveux ultra rapide) et un (un signal plus durable). Le cerveau reçoit l'info en environ cent millisecondes : la vitesse d'un clignement d'œil.
Pourquoi le sucre l'emporte sur l'édulcorant
En 2022, l'équipe de Diego Bohorquez (Duke University) a publié une expérience troublante. Des souris ont le choix entre eau sucrée (glucose) et eau sucrée par un édulcorant (sucralose). Au goût, langue contre langue, le sucralose est plus sucré. Pourtant, les souris préfèrent rapidement le glucose.
En éteignant les neuropodes à volonté grâce à l' (une technique qui permet d'allumer ou d'éteindre une cellule avec un faisceau de lumière, comme un interrupteur), la préférence pour le glucose disparaît. Le goût dans la bouche ne suffit donc pas : c'est l'intestin qui distingue, après ingestion, ce qui est un vrai nutriment de ce qui n'en est pas un, et qui transmet ce verdict au cerveau via le nerf vague. Sans neuropodes fonctionnels, le cerveau perd cette information silencieuse.
Un sens caché, le sixième

Les neuropodes sont aussi sensibles à la température et à l'étirement mécanique. L'œsophage, par exemple, ajuste sa thermorégulation en quelques secondes au passage d'un liquide chaud ou froid : trop rapide pour passer par les hormones. C'est cette voie qui s'en charge.
On commence à parler d'un véritable sens, comparable à la vue ou à l'ouïe, qui informe le cerveau en continu de ce qui entre dans le corps. Cela change la lecture des troubles fonctionnels digestifs, des troubles du comportement alimentaire et de certains effets neurologiques observés après chirurgie bariatrique.
Cette exploration est éducative. Elle ne remplace ni l'avis de notre médecin ni l'accompagnement personnalisé d'un naturopathe, qui saura nous guider dans la lecture de nos propres signaux. Mentions et conditions →
Autres explorations sur ce sujet
- Kaelberer MM, Buchanan KL, Klein ME, et al.. « A gut-brain neural circuit for nutrient sensory transduction ». Science, 2018.
- Buchanan KL, Rupprecht LE, Kaelberer MM, et al.. « The preference for sugar over sweetener depends on a gut sensor cell ». Nature Neuroscience, 2022.
- Bohorquez DV, Shahid RA, Erdmann A, et al.. « Neuroepithelial circuit formed by innervation of sensory enteroendocrine cells ». Journal of Clinical Investigation, 2015.
- Han W, Tellez LA, Perkins MH, et al.. « A neural circuit for gut-induced reward ». Cell, 2018.

